Je suis viticulteur en agriculture biologique sur 13 hectares, en cave coopérative à Laudun, dans le Gard, sur la rive droite du Rhône. Je me suis installé en 2012 en tant que jeune agriculteur, et 2014 a été ma première année de conversion en bio. Voici les pièges que j'ai appris à éviter, parfois après être tombé dedans.
Démarrer avec une surface à sa mesure
Le premier piège, en bio comme en conventionnel, concerne la surface agricole utile (SAU). Il faut démarrer avec une surface qui correspond à la fois à l'outil de production et à ses propres capacités physiques, pour ne pas être débordé par les chantiers du printemps, l'ébourgeonnage et les traitements en particulier. En pleine campagne, il faut prioriser, et les traitements passent avant tout le reste.
Les traitements freinent le passage en bio
Ce sont souvent les traitements qui font hésiter un agriculteur à se lancer en bio. Rappelons que le soufre et le cuivre sont des produits de contact, donc lessivés par les pluies abondantes.
Ne jamais traiter un feuillage trempé : le produit ruisselle au sol et le traitement ne sert à rien. Avant d'arriver sur la parcelle avec le tracteur, il faut passer en voiture ou à pied pour vérifier l'humidité du feuillage sur place. Je me suis fait piéger une fois. Le feuillage était trempé, et comme je ne pouvais pas laisser la bouillie dans la cuve avec le tracteur à l'arrêt, au risque de colmater, j'ai traversé la parcelle buses fermées et soufflerie en marche pour sécher les feuilles.
Se méfier du soufre par forte chaleur : au-delà de certaines températures, le soufre devient agressif pour la vigne, c'est l'effet « sèche-cheveux ». Je ne traite pas au soufre au-dessus de 25 °C le matin, et je n'en utilise plus du tout dès que la maximale de la journée atteint 35 °C. Avec le climat du Gard, je commence les traitements tôt dans la campagne pour les terminer tôt.
Adapter la dose de soufre : je suis entre 4 et 6 kg/ha de soufre mouillable, avec une vigilance accrue sur mes carignans, un cépage sensible à l'oïdium. Dès que la maximale dépasse 30 °C, je descends à 4 kg/ha au plus, avec 100 litres de bouillie par hectare.
Bien encadrer la floraison : de la floraison à la fermeture de la grappe, la vigne est très sensible aux maladies, et c'est la période à couvrir avec le plus de soin.
Doser le cuivre selon la pression : j'utilise de la bouillie bordelaise, dosée entre 300 et 600 g de cuivre métal par hectare selon la pression du mildiou et le développement végétatif. Pour mémoire, la réglementation européenne limite le cuivre à 28 kg par hectare sur sept ans, soit 4 kg/ha/an en moyenne, et certaines autorisations de mise sur le marché fixent un plafond annuel strict de 4 kg.
Dans le Gard, je fais entre 5 et 9 traitements par campagne selon la météo, et je n'ai jamais utilisé que du soufre et du cuivre. Les années de forte pression mildiou, j'ai constaté que les viticulteurs bio s'en sortent très bien.

Le soufre et le cuivre sont des produits de contact, donc on ne traite jamais un feuillage trempé.
Un sol enherbé plutôt que travaillé
Il est primordial de laisser au moins un rang enherbé sur trois pour pouvoir traiter sans s'enliser. D'expérience, il me semble aussi qu'une vigne non travaillée « répond » mieux à la pression des maladies et aux fortes pluies, avec moins de lessivage des oligo-éléments sur un sol enherbé.
Je ne fais qu'une tonte par an, avant l'ébourgeonnage, et un seul passage de bineuses sous le rang. C'est une question de budget autant que de biodiversité.

Laisser au moins un rang enherbé sur trois permet de traiter sans s'enliser.
Tenir les charges
Le vin se vend moins bien et les charges augmentent. Concrètement, un hectare de vigne me coûte moins de 2 300 euros par an, en divisant le total des charges d'exploitation par la surface totale. Mon tracteur vigneron, acheté d'occasion, a 30 ans, et mes outils sont enfin amortis cette année. Depuis deux ans, le poste entretien du matériel est faible, et je n'utilise plus d'engrais depuis la crise de 2020.
Je n'emploie pas de main-d'œuvre. Je taille et j'ébourgeonne seul. J'apprends aussi le greffage en fente pour éviter d'acheter des plants. C'est une alternative très intéressante, car quand la greffe prend, le plant entre en production l'année suivante, parfois même l'année de la greffe, et il n'a pas besoin d'être arrosé.
Le piège de la tête dans le guidon
Compte tenu des difficultés du métier et des aléas climatiques et géopolitiques, je voudrais insister sur la nécessité de prendre soin de sa santé mentale.
Formé par l'ARS (agence régionale de santé) comme sentinelle pour la prévention du suicide, en milieu agricole et au-delà, je crois qu'il est important dans ce métier d'avoir des activités en dehors de la vigne pour se changer les idées. J'entends souvent mes collègues dire « je n'ai pas le temps ». C'est une erreur qui peut coûter cher à terme, par un accident du travail ou un burn-out.
Garder en permanence la tête dans le guidon est risqué. Pendant longtemps, j'ai moi-même raisonné ainsi, en consacrant tout mon temps au métier. C'est un piège.
Depuis trois ans, je fais du sport régulièrement, le Pilates d'abord, puis le renforcement musculaire, et maintenant l'endurance cardio. Au départ, c'était par nécessité, pour renforcer mon dos après des difficultés à la taille. Aujourd'hui, j'en constate tous les bienfaits, car une pratique sportive quotidienne améliore la qualité et le rendement du travail.
Pour conclure, l'agriculteur s'adapte, et il fait de son mieux.
Si vous traversez une période difficile, ou si vous vous inquiétez pour un proche, le service Agri'écoute de la MSA répond 24 h/24 et 7 j/7 au 09 69 39 29 19 (prix d'un appel local), ainsi que par tchat sur agriecoute.fr. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est gratuit et joignable à toute heure. En cas d'urgence, appelez le 15 ou le 112.

