On a tous connu ce moment. On regarde la météo le vendredi soir, six jours de soleil sont annoncés, et on décide de faucher le samedi matin. Depuis quelques années, pourtant, quelque chose a changé. Ce n'est pas le nombre de fenêtres disponibles qui pose problème, mais leur fiabilité. Les épisodes pluvieux arrivent plus vite, plus fort, et souvent au mauvais moment, et quand ça dérape, c'est une partie de la récolte qui est à risque.
À l'EARL du Parc, nous produisons du foin sur 300 ha de prairies en Vallée de la Loire. Notre foin part exclusivement vers des opérations équestres professionnelles, des haras de sport, des écuries de compétition et des centres d'entraînement, des clients pour qui la qualité du fourrage n'est pas négociable. Nous produisons du foin de graminées haut de gamme ainsi que du foin de prairies naturelles. Ces dernières années, la variabilité climatique est devenue le facteur le plus déterminant de notre saison.

Une météo plus difficile à lire
Les données scientifiques ne montrent pas nécessairement une disparition des périodes anticycloniques de six à huit jours en France. Ce qui a changé, c'est la fiabilité de ces fenêtres et l'intensité des épisodes qui les interrompent. On observe davantage d'alternance entre de longues séries sèches et des épisodes orageux violents. Une pluie intense peut arriver en milieu de séchage, sur un foin qui était en bonne voie, et tout compromettre en quelques heures. L'impression qu'on n'a plus jamais une semaine tranquille est particulièrement répandue chez les producteurs du centre de la France. Elle n'est pas un mythe, même si elle ne reflète pas exactement ce que disent les données météo brutes.
À cela s'ajoute un phénomène moins souvent évoqué. La chaleur précoce ne fait pas mûrir toutes les espèces au même rythme. Dans une prairie mélangée, le dactyle est déjà en épiaison avancée quand la fléole des prés n'est pas encore prête, la fétuque et le ray-grass se situant quelque part entre les deux. Ce décalage a toujours existé, mais des températures printanières plus élevées l'amplifient, et la fenêtre où l'ensemble de la prairie est à un stade acceptable se resserre brutalement. Dans la botte finale, cela peut se voir avec des tiges brunes de dactyle sur-mûri à côté de brins de fléole encore verts.
Chez nous, en Touraine, on observe depuis plusieurs années une alternance entre des coups de chaud précoces en février et mars, qui déclenchent la croissance, et des retours de froid fin mars ou début avril, qui stressent les plantes au mauvais moment. Le résultat est une herbe qui monte vite mais avec moins de volume qu'attendu, et une pression pour couper tôt avant que certaines herbes ne passent le stade épiaison et qu'une fenêtre météo favorable ne se referme.
Des saisons qui ne se ressemblent jamais
Le plus frappant, c'est la disparité d'une année sur l'autre. En regardant les trois dernières saisons, la différence saute aux yeux.
2023 était presque parfaite. Des fenêtres longues et stables, des pluies bien positionnées avant la coupe qui avaient gonflé les volumes sans créer de problèmes d'humidité au pressage. Des rendements solides et une qualité constante. Probablement une exception.
2024 a été la saison la plus difficile que nous ayons connue. Jamais plus de cinq jours consécutifs de temps correct, et ces fenêtres courtes s'accompagnaient d'une hygrométrie ambiante élevée qui empêchait le foin de sécher correctement. On pouvait presser à 15% d'humidité en fin d'après-midi et retrouver des bottes à 18 ou 20% le lendemain matin, le foin insuffisamment sec reprenant l'humidité de l'air pendant la nuit. Au-delà de 15%, on ne peut pas livrer à nos clients premium. En juin et juillet, des crues importantes ont submergé plusieurs parcelles, qui n'ont tout simplement pas pu être fauchées, devenues trop sales et trop poussiéreuses. Entre les fenêtres courtes, l'hygrométrie et les inondations, 2024 était une saison où, même en faisant tout juste, on peinait à maintenir notre niveau de qualité optimal.
2025 a offert de meilleures conditions générales, mais ses propres surprises. Une météo incertaine en mai nous a poussés à prendre des risques calculés sur les dates de coupe. Sur plusieurs lots, nous avons pressé dans des conditions qui semblaient viables selon tous nos indicateurs, et nous nous sommes retrouvés avec des bottes qui sont montées en température après stockage, signe que l'humidité résiduelle avait déclenché une activité biologique à l'intérieur de la botte. Il a fallu les ressortir pour les aérer, un travail non prévu, coûteux en temps et en manutention, sur des bottes qu'on considérait terminées.
2026 a démarré très tôt en mai, plus tôt que jamais, parce que les températures élevées avaient accéléré la montée en épiaison, et parce que nous savons désormais que les fenêtres stables peuvent se fermer sans prévenir. Avec une chaleur très forte pendant la période de coupe, le séchage était rapide, mais gérer cette rapidité sans jaunir l'herbe était un autre défi.
Ce qui se passe dans une botte trop humide
Un foin pressé avec trop d'humidité résiduelle n'est pas seulement une question de qualité nutritive, il est potentiellement dangereux. L'humidité déclenche une activité microbienne qui produit de la chaleur à l'intérieur de la botte. En dessous de 55 à 60°C, cette phase est préoccupante mais gérable, ce sont les bottes qui « crachent leur feu » dans les 48 heures après le pressage. Au-delà de 60°C, on entre dans une zone de risque sérieux pour la qualité, avec production de mycotoxines et dégradation rapide des nutriments. Au-delà de 70°C, le risque d'autocombustion n'est plus théorique, et un hangar peut littéralement brûler.
Pour un cheval de sport, et sans aller jusque-là, un foin endommagé par la chaleur présente des risques directs. Spores fongiques, poussières et mycotoxines sont incompatibles avec le niveau de qualité sanitaire que nos clients exigent. On a donc investi dans un système de suivi des températures par sondes fixes, Haytech by Quanturi. Chaque lot est surveillé en temps réel et envoie des alertes sur mobile, ce qui permet d'intervenir à temps.
Ces données terrain sont complétées par une analyse fourragère annuelle réalisée par l'Irish Equine Centre, dans le Kildare, un laboratoire spécialisé dans le fourrage pour chevaux de sport. Les résultats de la dernière saison, une énergie digestible à 8,3 MJ/kg, une matière sèche à 85,9% et une teneur en fer à 32 mg/kg, intéressent directement les propriétaires de chevaux de sport, particulièrement sensibles à l'excès de fer. Ces analyses sont notre outil de transparence. Elles permettent d'avoir une conversation factuelle avec chaque client sur ce qu'il achète, et de garantir une qualité élevée et documentée, saison après saison.

Couleur ou humidité
Un acheteur de foin premium regarde la couleur. Une botte bien verte signale un foin ramassé rapidement, pas trop exposé au soleil après la coupe et bien préservé. Une botte pâle ou jaunâtre évoque un fanage excessif ou un séjour trop long au champ. Les deux sont des indicateurs de qualité légitimes, mais ils tirent dans des directions opposées quand on gère le séchage.
Moins de fanage donne plus de couleur verte et moins de certitude sur l'humidité. Plus de fanage donne moins de risque d'humidité et moins de couleur. Notre travail consiste à réconcilier les deux, sans sacrifier l'un pour l'autre. Concrètement, cela veut dire moins de fanages, mais mieux positionnés, plus de patience, et parfois plus de prise de risque sur la fenêtre météo, en coupant un peu plus tôt quand les conditions sont bonnes au lieu d'attendre le jour parfait qui ne vient jamais.
Notre approche est un fanage immédiatement après la coupe, puis idéalement un ou deux autres au maximum, uniquement si les conditions le permettent vraiment. Il faut une hygrométrie nocturne en dessous de 60%, des journées de grand soleil à 26 ou 28°C, et si possible du vent. Le vent est largement sous-estimé dans les discussions sur le séchage du foin. Un vent soutenu à 20 km/h fait un travail de séchage important.

En revanche, si quelques gouttes tombent sur un foin en cours de séchage, ce lot est immédiatement déclassé. Il ne partira pas pour des chevaux. Le risque de développement de poussières et de spores fongiques n'est pas compatible avec nos clients équins. Ce n'est pas une question de degré, c'est une ligne rouge.
Travailler plus large pour gagner sur la fenêtre
Face à des fenêtres plus imprévisibles, la vitesse d'exécution est devenue un pré-requis. Nous avons progressivement adapté notre matériel en conséquence. Les combinées de fauche Krone permettent de couvrir de grandes surfaces en une seule journée. Les andaineurs multiples font la même chose pour le fanage et l'andainage. L'objectif est simple, quand la fenêtre s'ouvre, on doit pouvoir intervenir sur un maximum de parcelles.
Nous travaillons également avec une CUMA, une coopérative d'utilisation de matériel agricole, pour le girobroyage annuel de fin d'automne. Chaque novembre ou décembre, un broyeur de six mètres de large passe sur toutes nos parcelles pour broyer la repousse accumulée depuis la coupe de juin. Cette matière se décompose pendant l'hiver et restitue de l'azote au sol. Mais l'avantage que l'on valorise le plus, c'est la régularité au séchage. La saison suivante, chaque parcelle part d'une base uniforme, sans vieille herbe de juillet mélangée à de la jeune pousse d'avril. Les taux de séchage sont homogènes et la qualité plus régulière d'une botte à l'autre.
Savoir quand le foin est prêt
Le capteur d'humidité de la presse et le testeur manuel Draminski sont tous deux indispensables. Mais la fenaison à haut niveau implique une lecture qu'aucun instrument ne remplace vraiment.
Pour décider du moment de l'andainage, on regarde la couleur, on écoute le craquement quand on tord une poignée de tiges, on sent. Un foin qui a bien séché est croustillant sans casser. Un foin qui garde de l'humidité au cœur se voit sur les nœuds. Cela s'apprend sur des années.
On déplace les andains quelques heures avant le pressage pour laisser la face inférieure, celle qui est restée en contact avec l'humidité du sol, sécher au soleil avant que la presse ne passe. On vise un pressage à partir de 13 ou 14 heures pour que l'humidité de surface ait eu le temps de partir. Si les premières bottes dépassent 12%, on attend. On ne presse jamais tard le soir ou la nuit, et on surveille régulièrement à mesure que l'humidité remonte du sol en fin de journée.
Après le pressage, les 48 heures qui comptent
Le pressage n'est pas la fin de l'histoire. Une botte fraîchement pressée continue d'équilibrer son humidité en interne, la chaleur monte pendant que les processus biologiques travaillent sur la matière végétale. Dans les bonnes saisons, on laisse les bottes groupées au champ 48 heures après le pressage pour qu'elles « crachent leur feu » avant d'entrer sous hangar. Des bottes rentrées trop vite peuvent bloquer cette chaleur à l'intérieur et remonter en humidité.
En 2025, certaines parcelles ne nous ont pas permis ce délai. On a rentré directement, et on l'a payé avec des remontées de température. Il a fallu ressortir les bottes. C'est le genre de conséquence qui arrive quand on travaille dans des fenêtres comprimées, sans marge d'erreur.
À quoi ressemble une bonne fenêtre aujourd'hui
Sur la base de tout ce qu'on a appris, la fenêtre minimale pour produire du bon foin en dessous de 15% d'humidité sans sacrifier la couleur ressemble à ceci, sept à dix jours consécutifs de soleil avec des températures au-dessus de 26°C, une hygrométrie nocturne qui descend, et idéalement du vent.
Jour 1, coupe, avec fanage dans la foulée. Jours 2 à 4, séchage, un à deux fanages selon les conditions. Jour 5 ou 6, andainage, selon si le foin semble prêt. Pressage à partir du jour 6, en commençant en début d'après-midi.
Cette fenêtre est de plus en plus rare. Quand elle ne vient pas, le travail consiste à comprimer les étapes sans transiger sur les règles de base, et à être transparent avec les clients quand le produit reflète une saison difficile.
Voilà notre réalité en tant que producteurs de foin premium dans la vallée de la Loire. Ces prairies restent parmi les meilleures de France pour le fourrage de cheval de sport. Mais en tirer le meilleur demande d'importants investissements en matériel, une capacité à s'adapter très vite, et un niveau de vigilance météorologique que ce métier n'exigeait pas toujours il y a vingt ans. Et puis, il faut toujours un peu de chance.

Quentin de Louvencourt gère l'EARL du Parc de Montpoupon, à Céré-la-Ronde (Indre-et-Loire), et produit plus de 1 000 tonnes de foin haut de gamme par an pour des haras et centres équestres professionnels en France et en Europe.

